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Dominique Martinet
QUI ETAIT DOMINIQUE MARTINET ?
Voix douce, envoûtante, regard intense, son humour était tranchant, débordant d’intelligence et de recul. C’était une amie très attentive et très fidèle. Personnalité excessive et à double face, elle pouvait être aussi joyeuse qu’inquiète et dépressive.
Très jeune, elle se destine à des études artistiques, malgré une grande réticence parentale. Peindre était sa vocation : elle ne pouvait imaginer sa vie sans peinture. Elle est admise à l’École des Beaux-Arts de Paris en 1969, dans l’atelier de Gustave Singier. Elle se passionne pour les techniques des peintres de la Renaissance. Elle enduit ses toiles et fabrique ses peintures à partir d’une émulsion de blanc, œuf et caséine sur laquelle elle superpose des glacis de pigments à l’huile.
Après l’obtention de son diplôme, les difficultés financières s’accumulent, au point qu’elle ne peut même plus s’acheter châssis et toiles. Elle trouve alors un poste de directrice artistique dans une agence de publicité et ne consacre plus que ses week-ends à la peinture.
Pour elle, le fondement de l’artiste résidait dans ce qu’elle appelait « la névrose : un mal de vivre, un mal d’être » ; son travail servait à structurer cette névrose, pouvant parfois l’entraîner jusqu’à la folie.
« Le travail de la toile n’est pas neutre. On peut se laisser entraîner par sa toile, par sa démarche. Mon travail est comme un duel avec une toile indomptable. »
Dominique fait la connaissance d’André Matossian en 1988, un an après la disparition de sa femme, Jeanne. Guidée par sa propre sensibilité et son intuition, Jeanne Matossian avait commencé sa collection dans les années cinquante, s’intéressant surtout aux artistes français ou étrangers vivant en France. Après la disparition de sa femme, André, qui avait décidé de ne plus acheter de tableaux, revient sur cette décision :
« Une collection constitue un ensemble vivant qui se doit de continuer sur sa lancée. »
Les œuvres de Frédéric Bleuet, Bernard Saby et Dominique Martinet viennent s’ajouter à cette collection, qui réunit désormais 75 artistes et près de 500 œuvres. La collection Jeanne Matossian appartient aujourd’hui au musée du Mont-de-Piété de la ville de Bergues.
En 1993, Dominique s’installe dans un atelier de la ville de Paris. Elle dispose alors de quatre-vingt-quinze mètres carrés à consacrer à sa peinture — elle n’a jamais eu autant d’espace. Après La Croix des verticalités, elle développe un symbolisme religieux. Elle expose un diptyque au Salon de Mai, où se juxtaposent Verticalités et Damnés.
LES ANONYMES, LE REPLI SUR SOI
Elle poursuit son travail sur les Damnés. Ceux-ci apparaissent courbés dans une toile charnière qui ouvre sur une nouvelle thématique : le repli sur soi, intitulée Les Anonymes.
Dominique reste en perpétuel conflit avec ses toiles :
« Il y a toute une part obscure de l’individu qui s’exprime dans la peinture. »
Les titres de ses œuvres résonnent avec le « mal de vivre » de ses personnages : l’isolement, la séparation, le secret, le doute.
Avec Les Anonymes, elle s’éloigne des couleurs primaires, adopte une palette plus sensuelle, mais continue de chercher la force et l’émotion dans la lumière. Lorsqu’on lui parle des couleurs de ses tableaux, elle interrompt pour préciser qu’elle n’est pas coloriste, qu’elle travaille des demi-teintes qu’elle décrit comme des « gris colorés ».
L’ARCHE D’ALLIANCE, FRAGMENTS SYMBOLIQUES
Dominique est allée au bout de son travail avec Les Anonymes et ressent le besoin d’explorer un nouveau thème. Ses personnages se transforment : ils relèvent la tête, ils communiquent. Sa technique évolue également. Elle abandonne les superpositions épaisses d’huile des périodes précédentes. Elle continue à travailler à l’huile, mais en allégeant ses préparations.
Reprenons ce que Dominique a exprimé :
« … La lumière existe dans l’ambiance, dans l’esprit de la toile, mais maintenant ce qui est important, c’est le trait, le dessin. »
« … Il ne s’agit plus de remplir la toile, mais de la désencombrer, de l’organiser. »
« … Je travaille sur les empreintes du temps, de notre histoire, de notre culture. La toile se fabrique avec tous ces éléments. »
Références religieuses, mythologiques, symboliques, scènes de personnages, jeux de bras, de mains, travail des ors : ces fragments rappellent les primitifs italiens et flamands.
Perspective de Réconciliation, Secret de la Révélation , L’Arche d’Alliance , Le Temps de la Colère, ces titres d’inspiration biblique renforcent ce que Dominique nomme « les empreintes du temps, de notre histoire, de notre culture, cette mémoire collective. »
Ces toiles sont exposées à la Galerie des Beaux-Arts, à Paris, en avril 1997. Elle est épuisée et en mauvaise santé, mais portée par le succès de l’exposition, elle se remet immédiatement à peindre.
LES PORTRAITS
Dominique fait tout dans l’excès. Ses toiles deviennent de plus en plus épurées. Après ses groupes de personnages, elle glisse doucement vers l’intimité du portrait, tout en évoquant ses thèmes fétiches : l’Eloge des Anciens, la Détresse Présente, le Sage et l’Insensé.
Avec l’un de ses portraits à l’huile, elle devient lauréate des Trophées de la Couleur Lefranc & Bourgeois, un prix qui la touche particulièrement, car elle était très attachée à ce petit portrait.
En juxtaposition des portraits, elle peint le triptyque La Femme et l’Enfant, une allégorie de la relation mère-enfant, de la petite enfance jusqu’à la mort. Ce sont ses derniers travaux à l’huile.
Cette période prophétique d’artiste la bouleversera profondément, lorsqu’elle prendra conscience, quelques années plus tard, qu’elle avait peint des crânes chauves avant même de connaître les effets secondaires de ses chimiothérapies, et la mort de sa mère avant sa disparition, en octobre 1998.
DERNIÈRE PÉRIODE – UNE LEÇON DE VIE
Son état de santé se dégrade. Elle souffre de bronchites chroniques, consulte plusieurs médecins, mais reste sans diagnostic clair. En décembre 1997, elle est admise en urgence à l’hôpital. Le verdict tombe : un cancer du poumon à un stade très avancé. Après plusieurs interventions lourdes, les médecins lui donnent moins de six mois à vivre. Elle tiendra trois ans.
Dominique n’est pas au courant de cette échéance, mais est consciente de la gravité de sa maladie. Privée d’un poumon, elle ne peut plus utiliser d’essence de térébenthine. Elle adopte alors une technique à tempera, une émulsion d’œuf, d’eau et de pigments, qui sèche rapidement et l’oblige à travailler vite.
Cette technique la libère totalement de ses conflits avec la toile. La peinture devient son soutien dans la lutte contre la maladie. Ses toiles deviennent son réconfort, ses anges gardiens.
En deux ans et demi, malgré la fatigue, les complications médicales, les traitements, le deuil de sa mère, Dominique parvient à créer 55 toiles et dessins pour une exposition organisée en 2000, de nouveau à la Galerie des Beaux-Arts.
Ses dernières œuvres sont totalement oniriques. Ce sont des collages de légendes, de contes, de rêves et de fragments de mémoire : Le Canard Volubile, La Course Escamotée, La Mouche du Coche, La Dompteuse de Poule.
Après cette exposition, elle a toujours des projets en tête, mais elle n’a plus la force de les réaliser. Ses derniers travaux sont un carnet de dessins et la maquette d’une toile à panneaux articulés, pensée pour pouvoir s’ouvrir et se refermer. Un dernier hommage aux primitifs Italiens.
Elle succombe à son cancer le 23 décembre 2000.
La Fin de l’Idolâtrie, acquise par André Matossian, est sa toute dernière toile. Dominique, terriblement amaigrie, mal partout, à peine capable de tenir debout, la peint au sol. C’est la plus grande toile qu’elle ait jamais peinte, et pourtant, elle la crée rapidement, avec beaucoup de facilité. Ce fut pour elle un moment de grâce.
On y voit un personnage allongé, entre Madone et mère, une église, un petit canard récurrent (son ange gardien), un personnage guilleret qui danse : c’est la fin de l’idolâtrie, de l’adoration de la mère, de l’éloge des anciens. Dominique s’est totalement libérée.
Elle me dit un jour :
« Tu vois, je n’ai jamais compris ce que c’était, vivre. Mais aujourd’hui, je sais : il faut rire, danser, aimer, rêver. »
